Thursday, June 01, 2006

Franz JUNG





Il faut rendre l'ambiance et l'atmosphère protodada de Berlin. Depuis la déclaration de guerre nous essayions de révolter l'esprit d'esclave du peuple allemand. Nous étions en partie collaborateurs de la revue Die Aktion dirigée par Franz Pfemfert. À côté des auteurs purement politiques, il donnait la parole à des écrivains, des peintres, souvent médiocres, mais d'avant-garde. La tendance de cette revue n'était ni très claire ni très ferme, mais à nos yeux elle était préférable à la revue officiellement avant-gardiste Der Sturm d'Herwarth Walden, parce que celui-ci était un collaborateur de l'Empire hollenzollernien, et qu'il avait publié un Cantique des Cantiques du Prussianisme, chose que nous trouvions odieuse. Parmi les auteurs de la revue Die Aktion figurait Franz Jung. J'ai fait sa connaissance en 1916. Ensemble, nous avons publié Die Freie Strasse que nous distribuions gratuitement pour divulguée une psychanalyse nouvelle formulée par Otto Gross (psychanalyse du conflit intérieur et des tensions du Moi). Quant à la littérature, Franz Jung avait publié en 1913 le Trottelbuch ( le Livre de l'Imbécile) qui parlait du déraillement de l'individu et de l'impuissance quotidienne face à une vie absurde. Les textes de notre revue étaient écrits dans le but d'émanciper nos propres énergies inconscientes, de puiser librement jusqu'à leur sources, et d'encourager des inconnus dans le public. (...) C'est dans la Freie Strasse que nous avons publié nos premiers textes dadas.

Raoul HAUSMANN


Franz JUNG (1885-1963)


La branche allemande du Mouvement DADA est née de motifs politiques. Le début s'identifie aux groupes locaux de la ligue Spartakus qui, vers la fin de 1918 et après la révolution de novembre, s'unissaient en un mouvement politique. En 1916, j'appartenais, avec cinq camarades d'opinion, à un tel groupe : nous nous occupions à timbrer des billets de banque avec des slogans comme « À bas la guerre ! », « Soldats, jetez les armes ! », « La guerre est perdue », etc., puis entraînant la jeunesse du Wandervogel à incendier des granges ce qui, à l'époque, déclenchait à Berlin une grande action policière, bref à faire ce qu'on appellera plus tard, en France, la Résistance. D'un tel groupe venait le périodique Die Freie Strasse. De cette façon, les camarades se sentaient peu à peu le besoin de toucher le public par des provocations écrites. À l'époque, je collaborais encore au périodique Die Aktion édité par Franz Pfemfert. Ce dernier mis à ma disposition un imprimeur et également du papier, condition essentielle, puisque, à l'époque, le papier et et l'impression étaient sous licence et que chaque nouvelle publication nécessitait un permis de police. Die Freie Strasse n'avait officiellement ni éditeur, ni imprimeur, tous les noms étaient fictifs. L'idée du périodique était de servir comme plate-forme à ceux qui avaient quelque chose à dire contre l'époque, contre l'État, contre la guerre, contre la société en général. Nous adressions gratuitement des numéros à des amis, à des personnes intéressés et à des adversaires manifestes. Le périodique était placé sous une citation de l'Imitation de Jésus-Christ : « Pourquoi recherches-tu la quiétude si tu es né pour l'inquiétude ». Après la sortie des deux premiers numéros - l'un contenait un essai de moi et un appel à la destruction de la société par tout moyen approprié, l'autre des estampes sur bois de Schrimpf accompagnés d'un texte court - Raoul Hausmann vint nous trouver. Tout de suite il fut à l'unisson. Il nous stimulait par ses idées ; en réalité, c'est Hausmann qui, par son infatigable volonté de ne rien abandonner, a rendu possible la continuation de la publication. Vers la fin de 1916 et le début de 1917 s'étaient ainsi trouvées plusieurs centaines de personnes intéressées, à Berlin comme en province, et dont Die Freie Strasse était devenu une espèce de centre spirituel.

Parmi les personnes qui, au courant de l'année 1917, venaient nous joindre, il faut mentionner surtout le dessinateur John Heartfield, le peintre George Grosz et Richard Huelsenbeck. Ce dernier venait de Zurich, du cercle du Cabaret Voltaire, et apportait son roman dada Dr. Billig. Pour offrir à ces nouveaux venus la possibilité de collaborer plus amplement, nous éditions leur périodique Neue Jugend (Nouvelle Jeunesse), essentiellement grâce à l'initiative de John Heartfield. La feuille paraissait dans le grand format du Times de Londres, imprimé en trois couleurs. Ce qui est déjà exceptionnel, si l'on veut bien se rappeler qu'à l'époque les grands quotidiens, à cause du manque de papier, n'avaient que quatre pages, et qu'en plus toutes sortes de publications nouvelles étaient en principe interdites par l'État. De ce fait, Neue Jugend était une provocation extraordinairement efficace. Les numéros comportaient des textes de Huelsenbeck, de Grosz, de Hausmann et de moi. La mise en page, avec son extrême audace politique, était réalisée par Heartfield. Chaque fois, c'était une vraie astuce d'arriver à imprimer et à sortir Neue Jugend. Avec quelques efforts nous réussissions même de l'apporter aux kiosques, où il était le plus souvent saisi une demi-heure après, juste le temps que prenait la saisie. Le gros de l'édition était alors expédié, caché dans des enveloppes de grands établissements que nous nous étions procurées ou imprimées nous-mêmes dans ce but.

Franz JUNG, décembre 1960


Voir aussi :

www.ieeff.org/berlin.html.

http://home.nordnet.fr/~jgrosse/obs/franzjun.htm